Eglises en péril ?

Introduction

 

 

Ruines de Targon Montarouch (Gironde)

Ce 8 novembre 2019, notre association Avec 33, (Avec33.fr) , reçoit Benoît de Sagazan à Saint-Médard d’Eyrans. Benoît  nous invite à réfléchir avec lui à ce sujet : l’avenir des églises et du patrimoine religieux face aux mutations sociales, sociétales, politiques, religieuses et ecclésiales.

Faut-il se résigner à admettre cette équation sournoise: Moins de prêtres plus ou moins  de  pratique religieuse dominicale = trop d’églises? Ou peut-on redessiner un avenir à ces bâtiments cultuels en réfléchissant à leurs usages? Et si la question essentielle était: savons-nous faire vivre nos églises? 

Avons-nous en France un patrimoine trop considérable? Fragile trop cher ou même encombrant?

 

 

 

Benoît de Sagazan un passionné du patrimoine
SAGAZAN ; une passion pour le patrimoine

Depuis 1996, le journaliste Benoit de Sagazan s’intéresse de près à l’avenir du patrimoine religieux. Dans un premier temps comme observateur, désormais comme acteur. Journaliste au sein du Groupe Bayard, il est depuis octobre 2008 rédacteur-en-chef du Monde de la Bible, revue d’histoire, d’art et d’archéologie. Il est engagé au sein du monde associatif, toujours au service du patrimoine. À ce titre il est vice-président de la Fédération Patrimoine Environnement, administrateur de l’Association des Journalistes du Patrimoine, et des associations Les Amis de la cathédrale de Bazas (Gironde https://lesamisdelacite-bazas.org/ ) et de Musiques en Bazadais (Gironde). Il est directeur au sein de l’Institut Pèlerin du Patrimoine, qui a récemment été lancé le 23 octobre 2019. Cet institut est le prolongement naturel de l’engagement de l’hebdomadaire en faveur du patrimoine commun des Français, et du patrimoine religieux en particulier. Cet engagement se nourrit d’une expérience menée depuis 30 ans, soit depuis la création du Grand Prix Pèlerin du Patrimoine en 1990. À travers cet Institut, Le Pèlerin veut produire des outils et déployer des services pour rendre aux acteurs et aux communautés humaines soucieuses de l’avenir de leur patrimoine et de sa valorisation pour le bien commun. patrimoine.blog.pelerin.info

Ce 8 novembre 2019, notre association, Avec 33, (Avec33.fr) reçoit Benoît de Sagazan à Saint-Médard d’Eyrans. Benoît  nous invite à réfléchir avec lui à ce sujet: L’avenir des églises et du patrimoine religieux face aux mutations sociales, sociétales, politiques, religieuses et ecclésiales.
Faut-il se résigner à admettre cette équation sournoise: Moins de prêtres plus ou moins  de  pratique religieuse dominicale = trop d’églises? Ou peut-on redessiner un avenir à ces bâtiments cultuels en réfléchissant à leurs usages? Et si la question essentielle était: savons-nous faire vivre nos églises?  Avons-nous en France un patrimoine trop considérable? Fragile trop cher ou même encombrant?

Harvey Morgan , président d’AVEC33, présente la conférence de Benoît de Sagazan.

Un patrimoine considérable !

Combien d’édifices ? Les chiffres fusent mais gardons les plus fiables d’entre eux, présentés par la Conférence des Évêques de France, le 12/09/2016 : 40 307 églises et chapelles de propriété communale et 1 951 églises de propriété diocésaine

Un patrimoine fragile : de la difficulté d’un inventaire précis découle une difficulté à connaître la véritable situation “sanitaire” des édifices religieux. D’autant plus qu’un propriétaire, public ou privé, se vante rarement de posséder une église en mauvais état, sauf s’il s’engage à trouver des fonds pour la restaurer. L’autre source de connaissance d’une situation danger survient lors d’une catastrophe, d’une mise en péril dont la presse locale se fait alors l’écho.

Allions nous rester dans le statut quo?

QUEL ETAT SANITAIRE ?

Depuis 1914 dans “la grande pitié des églises de France”des chiffres circulent de 1200 édifices menacés on passe à 3500 en 1917. Plus récemment le “Figaro’ titrait le 31/01/2013 qu’en France « d’ici à 20 ans, entre 5 et 10 000 édifices cultuels pourraient avoir disparu de l’horizon ». (Source OPR) .Notons toutefois une déflation des pronostics alarmistes en 30 ans nous passons de 20 000 à 5 000. En 2019, la une du Figaro fait état de 5 000 églises en voie de délabrement (source OPR) .Ces exagérations et extrapolations posent La question de la sémantique. À partir de quel moment une église est –elle en voie de délabrement ?

Benoît de sagazan a tenté sur son blog de 2008 à 2018 un tel recensement.Le 9 mars 2018, il comptait et nommait 316 églises en souffrance (dont 14 à Paris) ; Au plus fort de son recensement il a pu nommer plus de 400 églises en danger.

Une comparaison rassurante :

« Quand je me regarde je me désole, quand je me compare je me console »

Une enquête du National Churches Trust, la plus complète en son genre en Europe, sur 47 000 églises (nombre estimé), chapelles et maisons d’assemblée (temples) au Royaume-Uni révélait que 8% d’entre elles (soit 3 760 églises ou temples) sont dans un état médiocre ou très médiocre, souvent trop pauvres pour envisager une restauration.

Aux Pays-Bas, la situation semble nettement plus critique.La fermeture des églises s’y accélère.En 2013 Le Rijksdienstvoorhet Culturel Erfgoed (Service national pour le patrimoine culturel) annonçait, d’ici 2018, la fermeture de 400 à 500 églises catholiques et quelque 700 temples protestants. (Source Cathobel, 21 novembre 2013) .

Au Québec : Une enquête de 2013 révélait que, « près d’une église par semaine est fermée, vendue ou transformée. Entre 2003 et 2013, 285 églises ont changé de vocation ou ont amorcé une transformation, 40 ont été démolies ». (Source TC média, décembre 2013).

En France, nous ne connaissons pas encore une telle avalanche de fermeture, de vente, de démolition et de recyclage des églises.Cette exception tient dans la loi de 1905. La propriété communale protège davantage que la propriété diocésaine. L’enquête de conférence des évêques de France publiée en 2016 dénombre 255 églises de propriété communale ayant été désaffectées depuis 1905 ; 2190 églises ont été démolies puis reconstruites en France depuis 1905

LES ATTITUDES FACE A CE PATRIMOINE

Un patrimoine coûteux ! Coûteux parce pas entretenu. Une tuile non remplacée à temps provoque au fil des ans des dégâts considérables. Les propriétaires, communaux ou diocésains fatalistes disent qu’ils n’ont pas les moyens d’entretenir ou de restaurer ce patrimoine.Mais l’observation attentive nous prouve que partout où les sauvegardes d’églises menacées et les restaurations ont aboutie,la volonté a précédé les moyens.De ce fait, ce ne sont pas les communes ou les diocèses les plus riches qui entretiennent le mieux leur patrimoine, ni les plus pauvres qui le font moins bien.

Ce qui amène au autre constat :Nous savons construire et restaurer mais pas entretenir. Les bonnes pratiques existent comme celles exercées par la communauté de commune des sablons (Oise) où 27 églises ont été restaurées en 10 ans et un service d’entretien mutualisé .

Un patrimoine encombrant? Oui pour ceux qui n’aiment pas les églises.Les esthètes disent : « On ne peut pas tout sauver ! » Les fatalistes : « nous n’avons pas les moyens » ; « il n’y a plus assez de pratiquants » . Les idéologues prônent la mort de Dieu (comme François Cali qui dans L’Eglise des ruines, publié en 1970 écrit : « une église en ruine est un instrument usé pour une prière usée… Qu’on laisse donc mourir les églises… les restaurer c’est aller contre la vie ») ; les comptables : Les comptables affirment qu’il existe trop d’églises pour des communes regroupées : une seul suffirait quand il en existe plus de trois ! N’oublions pas les négligeant, les indifférents et les incompétents.Ni une partie du personnel ecclésiastique qui n’hésite pas à dire “Nous n’avons pas les moyens de servir toutes les églises”(par manque de prêtres).

MENACES SUR NOS EGLISES

Ces questions ne sont pas très nouvelles : Dans un hors série de la revue “Connaissances des arts”, publié en 1971 et réalisé par Pierre Kjellberg, le titre est explicite « Ce qui menace les églises et ce qu’on peut faire pour les sauver » débute sur un terrible constat : « Il ne se passe pas une semaine sans qu’on apprenne qu’une chapelle risque d’être démolie, une église abandonnée, un trésor dilapidé, des œuvres d’art, voire des objets de cultes vendus… La remise en question des valeurs chrétiennes traditionnelles secoue l’Occident comme une immense vague de fond. Au-delà de la question religieuse, un autre problème se pose : le problème culturel. Car ces dizaines de milliers d’églises et de chapelles en grande majorité anciennes, et les centaines de milliers d’objets qu’elles contiennent, constituent une importante part du patrimoine architectural et artistique de la France… »

Le dossier se divise ensuite en quatre grandes parties :

L’ABANDON: Des églises agonisent parce que les campagnes se dépeuplent et les villes se transforment, le culte évolue. Même vides et isolées, il faut les conserver; la campagne attirera de plus en plus de citadins qui ont besoin de calme et de détente.

ABSENTÉISME:Le nombre des fidèles diminue et beaucoup trop souvent l’entretien de la « maison de Dieu » est négligé. Il faut attirer les gens pour qu’ils portent intérêt à l’église; des solutions : y organiser des concerts et des spectacles son et lumière.

LE MANQUE DE SOIN: Souvent faute d’argent et de goût les églises se dégradent, faute de protection on les dévalise Il faut entretenir les églises, engager des gardiens, sceller les statues, constituer des « trésors » efficacement protégés, bien présentés.

LE REMPLOI : ” Spacieux, bien des édifices religieux ont depuis la Révolution fait du « service laïc », souvent au péril de leur vie. Il faut leur trouver des affectations qui n’attentent pas aux lieux : musée (bien sûr), hôtel de ville, salle des fêtes, bibliothèque, etc…

Allions nous rester dans le statut quo ?

Depuis les années patrimoine entre 1980 et 1983, la population française partage une conscience inégalée de la valeur de son patrimoine historique, culturel et naturel. Tant chez les élus (on n’a jamais restauré autant d’églises depuis les années 80 !) que dans la population (il se crée une association de sauvegarde toute les semaines ; on ne peut quasiment plus démolir une église sans soulever un émoi dans l’opinion publique. Ce qui n’était pas le cas dans les années 70 qui ont vu des églises disparaître dans une totale indifférence.

« Quand on restaure on fédère, quand on démolit on divise »

A chaque fois qu’un référendum a posé à la population la question de démolir ou non l’église, l’église a été préservée par le vote majoritaire des habitants.Il en fut ainsi pour les églises Saint-Chrysole de Comines (Nord de Saint-Chamond (Puy-de-Dôme), de Plounérin et de Plouagat (Côtes d’Armor).

« L’église est aussi importante pour celui regarde l’église depuis la place du village que pour celui qui s’y agenouille ».

VENDRE ?

Qui vend ? principalement les diocèses et les congrégations religieuses .Le patrimoine conventuel aux prises avec la baisse des vocations, les frais de médicalisations des résidences des sœurs et frères âgés.

Conserver mais à quel prix ? baisses de dotation, concentration de communes, autant de menaces ? Oui pour les églises sans affectation. Une église sans fonction est vouée à l’abandon, au péril, à la démolition.

Combien de vente par an ? Assez peu en France, et le processus est long, selon Patrice Besse, agent immobilier. Nouveauté à privilégier : le bail emphytéotique (église Saint Paul à Granville). Il permet au propriétaire de ne pas s’aliéner définitivement le bien et le récupérer à la fin du bail(long) en bon état, et au locataire, pour un coût d’entrée faible, de consacrer ses moyens à la restauration de l’édifice et au développement de l’activité qu’il souhaite y mener.

Le bail emphytéotique ou emphytéose est un bail immobilier de très longue durée, le plus souvent 99 ans ; Dans un bail emphytéotique, la situation des parties est particulière, puisque l’emphytéote se voit reconnaître un droit réel sur le bien qui lui est donné à bail. L’emphytéote est un quasi-propriétaire du bien qui lui est donné à bail.

. Recycler ? La question d’un patrimoine religieux surnuméraire se pose . Recycler Oui ! pour ne pas injurier l’avenir ! . Mont-Saint Michel versus Abbaye de Cluny . L’abbaye du Mont transformée en prison sous Napoléon est aujourd’hui redevenue partiellement une abbaye et le culte a retrouvé son abbatiale. Quant à l’abbaye de Cluny on ne cesse de pleurer ce monument au trois quart détruit, et de vouloir le reconstituer virtuellement.

Recycler en masse ? Dans la presse écrite et audiovisuelle la cause semble souvent entendue : les églises vides doivent être transformées afin de répondre à une nouvelle vie profane. Les exemples de conversions exemplaires ou spectaculaires ne manquent pas.

AVONS-NOUS TROP d’EGLISES ?

Le manque de moyens : Moins de prêtres + baisse de pratique religieuse = Trop d’églises. J’entends des responsables ecclésiastiques me dire : « nous avons 800 églises dans le diocèse, nous avons les moyens d’en faire vivre 200, nous avons 600 de trop ».

La bonne question à poser ne serait-elle pas :« Savons-nous faire vivre nos églises ? » pouvons-nous lui donner assez de vie pour qu’elle (re)devienne un poumon vital d’une commune ? Remettre l’église au centre du village.

D’un point de vue chrétien : Faire de l’église un support de mission et de rencontre avec la population. Cf synode 2017 du diocèse de Saint-Brieuc . L’église est un média, la faire parler c’est évangéliser, y accueillir c’est rejoindre le Christ…

D’un point de vue social et politique : 1. L’église crée du lien social 2. L’église soutient et entretien les savoirs faire artisanaux et l’emploi solidaire. L’église participe au développement durable et est solidaire de son environnement urbain et paysager (église vertes) . L’église participe à la cohésion sociale et à l’intégration des populations nouvelles 5. L’église est un vecteur de transmission de culture et de spiritualités.

Une troisième voie est possible; Benoît de Sagazan propose trois étapes dans l’élaboration d’un réflexion sereine.(1)Si une communauté chrétienne locale est encore vaillante, comment peut-elle faire vivre l’église pour tous ? (2) Si elle n’est pas assez vaillante et que l’on souhaite que l’église conserve une vocation cultuelle, peut-on inventer (accueillir) des usages partagés avec la commune et des associations locales ? (Ministère d’Hospitalité ? (3) S’il ne reste plus de chrétiens sur place et que le bâtiment devient inutile, à quels nouveaux usages (profane) peut-il être utile?

Mgr Papin à Nancy le 4 octobre 2018 : Pour Mgr Papin. Une autre voie « entre le maintien de l’affectation dans son acception la plus étroite et la désaffectation pure et simple » serait à explorer. Selon l’évêque, « ce serait un usage partagé de l’église qui, sans mettre en cause son affectation première au culte, permettrait à l’édifice de rendre des services habituels à la population locale…

CONCLUSION : Qu’est qu’une église ?

Un temple inviolable ? Un lieu de prière, une maison de dieu et des hommes ? Un repère identitaire ? Avons trop sacralisé nos églises ? Pour toutes les fonctions que l’église remplit, elle appartient à tous. Et pas seulement à son propriétaire légal ni à son seul affectataire. Le sentiment d’une possession collective est fondé sur la construction même de l’édifice et ses restaurations successives qui souvent ont été permises par la contribution financière ou physique de toute la population.

Comment parvenir à un consensus ? Sans doute la médiation .Dans la conclusion de son combat en faveur des églises de France, Maurice Barrès écrit : « D’où viendra le salut ? D’une coalition rassemblant les imaginations et sensibilités, toute la haute intelligence ». (in La grande pitié des églises de France, Émile Paul éditeur, 1914, page 353) .

L’intelligence est d’abord locale et le salut vient quand les différents acteurs (affectataire, propriétaires, associations patrimoniales, associations locales (sociales et culturelles), population) se parlent et conviennent d’une action commune, en concertation avec la population.

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