Le bourreau anachronique de saint Jean-Baptiste

Jean le Baptiste est enchaîné au mur de sa geôle. Derrière lui, il entend se presser une silhouette en armes. C’est son bourreau qui accourt. Curieusement habillé de crevés(1) aux épaules et d’un costume écartelé(2) rouge et jaune, il fait retentir un crissement sinistre, celui de l’épée qu’il tire de son fourreau. Jean le Baptiste serre son précieux bâton contre son cœur, prêt à embrasser son sort…
Si l’épisode de sa mort est censé se dérouler un an avant celle du Christ, le bourreau, lui, sort tout droit du temps de ces mercenaires des XVe et XVIe siècles que l’on appelle « lansquenets ». En effet, le costume caractéristique que porte notre bourreau est celui du lansquenet, soit un fantassin mercenaire originaire principalement d’Allemagne qu’on représente généralement armé d’une lance. Leurs vétérans que l’on appelle Doppelsoldnër portent plutôt des grandes épées à deux mains comme l’espadon ou la flamberge. Eux, tiennent leur appellation de la double solde qu’ils recevaient, d’où le nom de Doppelsoldnër, de l’allemand, doppel (double) et Söldner (mercenaire).

Ce soldat donc, lansquenet par son apparence et à l’épée brandie répond à l’ordre de son maître, Hérode Antipas le gouverneur de Galilée. Ce dernier, au banquet de son anniversaire a été tellement impressionné par la danse de Salomé qu’il lui promit ce qu’elle voulait. A ceci, elle répondit « la tête de Jean le Baptiste sur un plateau »(3) ! En effet, Salomé agissait sur les conseils de sa mère, Hérodiade, qui avait épousé son oncle Hérode Antipas en secondes noces. Cette union qui s’opposait aux lois juives était vivement condamnée par Jean le Baptiste, ce qui lui causa son emprisonnement par Hérode Antipas.

Alors que nous venons de narrer ce qui valut un tel châtiment à Jean le Baptiste, demandons-nous ce qui justifie la présence de ce bourreau d’un autre temps ?

 

Albrecht DÜRER, Le Martyre de sainte Catherine, n. d. (vers 1497), Metropolitan Museum, New-York (source : www.metmuseum.org).

 

 

Nous devons la réponse à un beau hasard qui nous fit voir, un jour, ce personnage de lansquenet dans une gravure d’Albrecht Dürer datée aux environs de 1497, Le martyre de sainte Catherine. En effet, le grand maître allemand a représenté ce martyre célèbre qui s’est déroulé au IVe siècle avec les personnages et les costumes de son temps. La contemporanisation(4) de ces scènes religieuses par les artistes comme Dürer est un procédé répandu qui consiste à transposer l’enseignement et la réalité des textes saints à sa propre époque.

 

En confrontant les deux images, le vitrail du lansquenet de l’église Saint-Seurin de Bordeaux et le lansquenet de la gravure, nous comprenons qu’il s’agit du même personnage. En effet, le maître-verrier Joseph Villiet (1823-1877), l’auteur du vitrail en question s’est inspiré de l’œuvre de Dürer en lui empruntant son personnage. Ce dernier n’est pas à son premier réemploi de personnage issu du répertoire des grands maîtres de la peinture.

 

Par exemple, on peut voir à la même basilique Saint-Seurin de Bordeaux, un personnage replet aux longues manches et tenant des bésicles qui n’est autre que le chanoine éponyme de l’œuvre La Madone au chanoine Van der Paele de Jan Van Eyck daté de 1436. Mentionnons encore un personnage tiré d’Hérodiade que Paul Delaroche peindra en 1843, dans les vitraux de l’église Saint-Vincent de Floirac. De même, son successeur, Henri Feur (1837-1926) fera allégeance à l’œuvre d’Ary Scheffer en reproduisant son Saint Augustin et Sainte Monique de 1858 dans l’oculus axial de l’église Saint-Augustin de Bordeaux en 1878…

A gauche, Joseph VILLIET, vitrail du Vœu à Notre-Dame de Lorette (détail), 1864, basilique Saint-Seurin, Bordeaux. A droite, Jan VAN EYCK, La Madone au chanoine Van Der Paele (détail), 1434-1436, Groeningmuseum, Bruges (source : www.campus.cerimes.fr).

A gauche, Paul DELAROCHE, Hérodiade (détail), 1843, WallrafRichartz Museum, Cologne (source : José Luiz Bernardes Ribeiro Wikimedia). A droite Joseph VILLIET, vitrail du Christ et de la Samaritaine (détail), 1866, église Saint-Vincent, Floirac.

Pour en revenir au fameux lansquenet de Saint-Seurin de Bordeaux, précisons qu’on peut aussi le voir dans les vitraux des églises de Coutras, Libourne, Marmande, Préchac, Saint-Ciers-sur-Gironde… En tant que bourreau, il n’est pas spécialement affecté au martyre de saint Jean-Baptiste, mais plus largement aux martyres de saints que l’on décapite comme c’est le cas à l’église Saint-Hilaire d’Agen avec la scène de la décollation de sainte Marguerite.

 

 

 

 

 

 

 

 

A gauche, Joseph VILLIET, vitrail de la décollation de saint Jean-Baptiste (détail), 1863, église Saint-Paulin-et-Saint-Cyr, Saint-Ciers-sur-Gironde. Au centre, Joseph VILLIET, vitrail de la décollation de saint Jean-Baptiste (détail), 1875, église Saint Jean-Baptiste, Libourne. A droite, Joseph VILLIET, vitrail de la décollation de saint Jean-Baptiste (détail), 1863, église Saint Jean-Baptiste, Coutras.

Tout à droite : Joseph VILLIET, vitrail de la décollation de sainte Marguerite, 1869, église Saint-Hilaire, Agen.

Cette pratique de réemploi du carton par Joseph Villiet nous rappelle la nature industrielle du vitrail, qui, dans ce contexte de réaménagement des édifices suite à la Révolution française devait satisfaire de nombreuses commandes sur un temps limité. Les scènes produites sont souvent « copiées-collées » car tirées d’un corpus plutôt restreint de références évangéliques génériques. Par ce biais, les coûts de production sont amoindris. Remployer ce personnage à l’époque de Joseph Villiet n’est pas anodin et se révèle d’ailleurs symptomatique d’une société éprise d’une inspiration tournée vers des références médiévales et non antiques. En effet, on peut penser que le bourreau qui aurait du être représenté comme un romain a été remplacé par une représentation de bourreau plus gothique, s’inscrivant alors dans le style néo médiéval propre à la deuxième moitié du XIXe siècle.
D’autres personnages de nos verrières girondines qui tranchent avec le reste des scènes qu’ils campent figurent sérieusement sur la liste des suspects empruntés aux œuvres de référence de l’histoire de l’art.

Comptons par exemple ce soldat qui jouxte notre bourreau dans le vitrail de l’église Saint-Vincent de Floirac. Avec son chapel et son fauchard, il semble tout droit sorti d’une de ces scènes saintes qu’aurait bien peint un des maîtres de la Renaissance… mais laquelle ?

Que les curieux enquêtent !

 

article rédigé par François-Rémy Roqueton.

Joseph VILLIET, vitrail de la décollation de sainte Marguerite, 1865, église Saint-Vincent, Floirac.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes :

1) « Détail typique d’une mode emprunté à l’Allemagne à la fin du XVe s. les crevés sont de petites ouvertures faites dans l’étoffe par lesquelles on laissait voir la doublure, de couleur et souvent d’étoffes différentes (dits aussi chiquetades) sur les vêtements, les chaussures et les gants. » BOUCHER François, Histoire du costume en Occident de l’Antiquité à nos jours, Paris, Flammarion, 1965, p. 431.

2) « Le verbe signifie proprement “partager en quatre”, d’où le premier sens de “mettre en pièces” (v. 1165) et l’emploi en héraldique (v. 1280) au sens de partager l’écu en quatre quartiers ». 
 REY Alain (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 2006 (première édition 1992), t. I , p. 1158, art. « écarteler ».

3) Evangile selon Matthieu 14:3-11

4) RICHARD DE RADONVILLIERS Jean-Baptiste, Enrichissement de la langue française. Dictionnaire de mots nouveaux, Paris, Léautey, 1845, p. 76, art. « contemporanisation ».

Sources :

AXELROD Alan, Mercenaries : A Guide to Private Armies and Private Military Companies, Washington, CQ Press, 2013.

BARDIN Etienne-Alexandre, Dictionnaire de l’armée de terre, ou recherches historiques sur l’art et les usages militaires des anciens et des modernes, Paris, J. Corréard, 1841-1851.

BRISAC Catherine, « Repères pour l’étude de l’iconographie du vitrail du XIXe siècle », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, t. XCIII, 1986, pp. 369-376.

PASTOUREAU Michel, Le vêtement : histoire, archéologie et symbolique vestimentaire au Moyen Age, Paris, Le Léopard d’or, 1989.

RIOU Yves-Jean, « Iconographie et attitudes religieuses : Pour une iconologie du vitrail du XIXe siècle », Revue de l’Art, vol. LXXII, n°1, 1986, pp. 39-49.

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